Interview donné par Jacques Salomé pour la revue Hawwa n° 5.

Etre habité par un sentiment amoureux et vivre un sentiment d’amour ne représente pas les mêmes enjeux, ni pour les hommes, ni pour les femmes.

Etre amoureux, c’est être dans l’instant, au présent, semblable à un feu, on brûle, on danse, on implose à l’intérieur et on explose à l’extérieur.
Etre en amour, c’est s’inscrire dans un devenir avec l’autre, se projeter dans le futur, c’est vouloir construire demain. Dans l’un ou l’autre cas on est comme en spirale d’infini qui nous porte vers l’autre.

Hawwa Magazine : Vous avez beaucoup écrit sur l’amour : l’amour de l’autre, l’amour de soi. Selon vous, l’amour est-il égoïste ? Est-ce donner, recevoir, ou les deux ?
Jacques Salomé : D’abord quand on parle d’amour, il faut distinguer plusieurs situations. Il y a celui qui aime (qui donne de l’amour) et celui qui est aimé (qui reçoit de l’amour). Il y a celui qui aime et qui se sent aimé en retour (amour en réciprocité, où chacun donne et reçoit) ou encore celui qui aime et qui ne se sent pas aimé en retour (amour à sens unique). Chacune de ces situations va se développer chez l’homme et la femme avec des dynamiques amoureuses différentes.
Non, l’amour par définition ne peut être égoïste, puisqu’il est fondé sur le donner et le recevoir. La dimension égocentrique sera majorée ou minorée par la relation proposée, soit sur un mode possessif, captatif ou sur un mode créatif et ouvert.
Il me semble que celui qui aime avec un amour oblatif (tourné vers l’autre), est dans l’abandon inconditionnel, il donne tout, sans compter, même s’il n’y a pas de retour...à son amour. Mais rares sont les amours qui peuvent se vivre sans qu’il y ait réciprocité ou espoir de réciprocité… Dans la plupart des dynamiques amoureuses humaines, tout se passe comme si celui qui aime, attendait implicitement que son amour soit alimenté, nourri, soutenu et amplifié par l’amour d’un autre, « qu’il soit payé de retour » comme l’espèrent ceux qui aiment.
Je souhaite donc démystifier quelques une des croyances, que je ressens comme des leurres, qui existent dans le monde d’aujourd’hui autour du fait d’aimer.
Chaque fois qu’on parle d’amour c’est le plus souvent en termes utopiques, idéalistes, avec un imaginaire chargé de tout un emballage et un conditionnement romantique entretenu par les romans, les films et les mass médias, tout cela faisant références à « ce que devrait être l’amour. »
On cultive des lieux communs tels que : 
“ L’amour est plus fort que tout, quand on aime c’est pour toujours, aimer c’est pardonner, si tu m’aimes tu devrais avoir envie de faire l’amour quand j’en ai envie…"
Tout amour naissant est le reflet d’une histoire personnelle, conditionné par une éducation, modelé par un milieu culturel donné, alimenté par un vécu différent chez l’un et l’autre…
Rappelons aussi que le premier amour reçu, accueilli dans notre existence est l’amour parental. Cet amour est donné afin de permettre à l’enfant de quitter sa famille, de partir un jour, pour être responsable de sa vie. Donc, aimer son enfant, ce sera le préparer, l’élever (au sens fort du terme) pour qu’il puisse nous quitter, en étant suffisamment autonome affectivement, psychologiquement et matériellement.

L’amour amoureux lui, est un amour qui vise à s’inscrire dans une relation de durée, pour rester le plus longtemps possible avec l’autre. Et chacun aura à affronter cette première contradiction, le modèle de l’amour dans lequel nous avons été élevé, se révèle caduc pour servir de modèle à l’amour amoureux.
Il conviendra aussi de ne pas se laisser séduire ou enfermer dans un amour de besoin (l’autre me dit je t’aime et cela exprime une demande, voire une exigence : aimes moi) , un amour de peur (il me dit je t’aime et cela signifie : ne me quitte pas, ne m’abandonne jamais !) ou de manque ( il me dit je t’aime et cela veut dire : aimes-moi comme aurait dû m’aimer ma mère ou celle qui vient de me quitter..) Il s’agit là de ce que j’appelle : les pseudo-amours, qui ne sont pas tournés vers l’autre, mais visent à combler des manques chez soi.

H.M : Quels sont les ingrédients, s’il en existe, pour vivre pleinement une relation amoureuse. Et comment passe-t-on d’une relation amoureuse à une relation de couple ?
J.S. : Pour vivre une relation amoureuse harmonieuse, la capacité de s’engager, la lucidité sur ses propres sentiments, la confiance en soi, la recherche de cohérence entre ce que je dis et ce que je fais, entre ce que je sens et ce que j’exprime, le respect de soi et de l’autre sont des conditions souhaitables.
Il convient aussi d’avoir le courage de reconnaître la nature de l’amour que l’on propose à l’autre : est-ce un pseudo-amour ou un amour de désir vers l’autre (et non sur l’autre !)
La cohérence et la vitalité d’un couple se structurera autour d’une double fidélité: la fidélité à l’autre et la fidélité à soi. Tant que ces deux fidélités se recouvrent, le couple peut rester durablement ensemble. Mais si l’un découvre qu’il ne peut rester fidèle à lui même en restant fidèle à l’autre, il aura à affronter un conflit intra-personnel important. Soit se respecter (fidélité à soi) et renoncer à la relation, soit rester fidèle à l’autre et rester dans la relation (en renonçant à la fidélité à soi).
Si ces quelques balises sont respectées, malgré les malentendus inévitables, les frustrations ou les pollutions relationnelles qui peuvent surgir au quotidien , la femme, l’homme vont pouvoir s’appuyer sur le meilleur de l’un et de l’autre et se construire comme couple, sans trop somatiser comme cela se passe fréquemment dans beaucoup de couples. Ce qui se dit avec des maux, est souvent ce qui n’a pu se dire avec des mots. On sait aujourd’hui que les maladies sont des langages métaphoriques et symboliques avec lesquels on va crier l’indicible. Tant que l’amour pour l’autre peut cohabiter avec l’amour pour soi, c’est formidable. Cependant (et c’est une souffrance imprévisible), certains amours ne peuvent pas s’harmoniser et aboutissent au déchirement.
Je dirais que l’amour est de l’ordre de la révélation et de la création. De la révélation, car cela vous tombe dessus et se développe indépendamment de toute volonté et l’alchimie des sentiments qui se crée ainsi, reste un des mystères de l’amour. Mais l’amour est aussi de l’ordre de la création permanente, ce qui veut dire qu’il faudra le protéger, le soutenir, l’alimenter par des relations de qualité. Il me semble qu’il faut toute une vie pour apprendre à aimer, pour aimer l’autre “tel qu’il est et non tel que j’aurais aimé qu’il fût”

En matière d’amour, l’expérience ne nous apprend rien, c’est paradoxal, chaque amour est d’une certaine façon le premier et reste unique.

Dans toute relation d’amour il y a plusieurs temps : temps de la découverte (avec nos différences, de l’apprivoisement (avec nos zones d’intolérances), temps de la co-naissance
( ajustements aux péripéties de la vie), le temps de la confrontation (prise de conscience des limites et des contraintes) et temps de l’ancrage ( inscription des certitudes) où la relation débouchera sur deux alternatives possibles : la confirmation de la vie en commun, ou la nécessité d’une séparation, qui ne doit pas être considérée comme un échec, mais comme la fin d’une relation qui n’a pu arriver à maturité.
Pour passer de la relation amoureuse à la relation de couple, il faut trois conditions qui sont autant de préliminaires souvent négligés : Etre délié pour s’allier, avoir la capacité de s’engager, c’est-à-dire être autonome et être capable de faire un projet de vie en commun en se projetant dans l’avenir. Cela suppose aussi d’être capable de proposer à l’autre une relation vivante et créatrice et non une relation infantilisante et terroriste à base d’aliénation et de contrôle. Je ne suis pas pour les compromis (jamais très éloignés de la compromission) je suis pour la confrontation des différences et la réconciliation des complémentarités.
Une relation vivante sera une relation où il sera possible pour chacun d’exercer des influences sur l’autre…en alternance, où il est possible de négocier avec soi et avec l’autre, en se gardant de se laisser piéger par le système relationnel classique dominant/dominé qui s’installe très vite, avec la collaboration consciente ou inconsciente des…deux partenaires.
Tant pour la relation amoureuse que pour la relation de couple c’est donc une construction permanente à envisager autour de ces quelques balises. Vivre en couple est l’une des aventures humaines des plus délicate et des plus difficile à conduire dans le respect de l’un comme de l’autre.
Vivre en couple dans la durée, c’est apprendre aussi à partager une double intimité : une intimité commune et partagée et une intimité personnelle et réservée. C’est la cohabitation harmonieuse de ces deux intimités, qui va permettre à un couple de durer.
Dans toute relation de couple, chacun des partenaires doit veiller à ce que les apports de l’un se confrontent le plus librement possible aux attentes de l’autre, en restant vigilant à ne pas entretenir des zones d’intolérance, à ne pas réveiller les blessures anciennes de la petite enfance, toujours présentes et sources de souffrances et de malentendus.
La communication relationnelle (qui relie, amplifie) vivifie) est la sève qui nourrira le fonctionnement harmonieux d’un couple. Elle s’appuie sur quatre points : Demande - Donner - Recevoir - Refuser. Chacun aura à être sensible à la façon dont il gère ces quatre points.
Ainsi la femme (tout comme l’homme) aura à exprimer ses attentes relationnelles affectives et sexuelles, à témoigner de ses besoins profonds (rythme, sensibilité particulière...) et attirer l’attention de son partenaire sur ses propres vulnérabilités et zones d’intolérance.
Je voudrais préciser que ce qui va constituer l’équivalent d’un cancer relationnel, susceptible de violenter l’amour c’est : la mauvaise communication, la disqualification, la culpabilisation, l’aliénation et la monotonie lié à la routine qui menacent certains couples.

H.M : Peut-on vivre sans amour ? Se mettre des limites.
J.S. : Je ne le crois pas, c’est à la fois un de nos besoins profonds et une de nos richesses les plus extraordinaires.
appelons cependant que le propre de l’être humain est qu’il n’a pas de pouvoir sur ses sentiments. “On ne peut pas me dicter de vous aimer ou de ne plus vous aimer”. Je peux par contre me limiter, refuser à entrer dans une relation, qui même si les sentiments sont forts, ne me paraît pas bonne ou souhaitable pour moi.

L’amour qui nous rend parfois si créatif, si enthousiaste et si fort, est aussi capable de nous rendre vulnérable, fragile ou perdu. Il est une invitation permanente à la remise en cause de ses propres certitudes. Je me dois de respecter mes propres sentiments, quand ils m’habitent et également les sentiments de l’autre, ce qui ne veut pas dire imposer les miens ou me soumettre aux siens.
Car nul ne sait à l’avance la durée de vie d’un amour.
Prenons soin de nos amours, ils le méritent, car un amour vivant est semblable à un soleil qui scintille à l’intérieur de nous. Il nous remplit d’une énergie incroyable qui nous rend très créatifs.

H.M. : L’amour est-il le même selon que l’on est une femme ou un homme ?
La femme et l’homme sont-ils égaux devant l’amour ?

J.S. : Vous me posez-là, une question multiple. Le sentiment d’amour, quand il est tourné vers l’autre me semble universel, car je le répète c’est un don. Ce sont les modalités avec lesquelles il va être proposé à l’autre qui seront différentes chez l’homme et la femme.
Les femmes paraissent plus aimantes que les hommes parce qu’elles savent donner avec générosité et recevoir en prolongeant, en amplifiant ce qu’elles ont reçu. Les hommes sont plus souvent dans l’appropriation, la conquête, le contrôle.
Hommes et femmes nous ne sommes pas égaux devant l’amour. Pourquoi ? Parce que les hommes ne sont pas élevés au même biberon relationnel - J’appelle biberon relationnel, l’ensemble des messages qui circulent d’une mère à sa fille ou vers son fils.
Les messages envoyés à la fille sont de l’ordre des sentiments : j’aime- j’aime pas.
Les messages au fils sont plutôt dans l’ordre des désirs : je désire… je ne désire pas… Ainsi arrivés à l’âge adulte les femmes témoignent et s’appuient sur les sentiments, les hommes crient leurs désirs ! Et ce décalage donnera lieu à beaucoup, beaucoup de tensions et de malentendus quand il n’est pas conscientisé.
Les femmes entretiennent au départ me semble-t-il plus fréquemment que les hommes un système de dépendance, car elles ont peur de ne plus être aimées, peur d’être abandonnées physiquement, économiquement. Beaucoup, même quand la relation n’est pas bonne pour elles, restent avec leur mari par peur (d’être seules) et souvent aussi par anticipation des réactions violentes du...mari ou de la pression de l’entourage (famille, société, conventions...) C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui.

Les femmes et les hommes, devront être plus vigilants sur ce qu’ils/elles transmettent à leurs enfants, garçon ou fille, sur les croyances qui se révéleront erronées… de l’amour.

Jacques Salomé est l’auteur de
Car nul ne sait à l’avance la durée de vie d’un amour.
Illustré de 80 calligraphies de Lassaad Metoui. Ed Dervy
Dis papa c’est quoi l’amour . Albin Michel.