Oui, il est difficile aujourd'hui d'enseigner

De tout temps cela a été toujours délicat, difficile et passionnant d’enseigner ! Il y a toujours une part de créativité, d’imprévisible et de conflictuel, dans toute démarche de transmission, d’apprentissage ou de formation.
Une alchimie mystérieuse nourrie non pas uniquement du savoir à transmettre, de la matière support, mais de la qualité de la relation, du respect mutuel entre les possibles ou les limites de l’un et les ressources ou les limites de l’autre. Il y a tout un jeu complexe, labyrinthique entre donner et recevoir, demander et amplifier, prendre et refuser. Aujourd’hui, il semble plus difficile aux enseignants, d’être des adultes cohérents, centrés, suffisamment assurés dans leurs connaissances, confirmés dans leurs pratiques, stables dans leurs attitudes face à la mutation des valeurs et au renouvellement des savoirs. Difficile surtout d’être un adulte en interrogation, car l’objet d’une remise en cause quasi permanente, face à des enfants en mutation rapide, en mal d’être aussi. Difficile de transmettre un savoir nouveau vigoureux à des enfants qui semblent déjà remplis de connaissances informelles (même si elles sont chaotiques, mélangées) qui entrent en compétition avec le savoir formel des enseignants.

Par ailleurs, il ne faut jamais oublier, quand on est accompagnant d’un enfant ou enseignant, que tout enfant quel que soit son âge est d’une habileté incroyable pour réveiller l’ex-enfant qui est en nous. Si bien que parfois nous croyons voir un adulte penché sur un enfant alors qu’il s’agit de deux enfants en présence et dans certaines situations le plus petit des deux n’est pas celui auquel on pense !
Il y a dans l’environnement des enfants un savoir disponible à discrétion (revues, télévision, Internet, jeux vidéos...), accessible sans trop de difficulté, savoir qui ne veut pas se mélanger avec celui de l’école. Savoir acquis par quasi imprégnation, dans le désordre, qui ne fait pas l’objet d’une élaboration, d’une critique ou d’une mise en priorité et donc d’une intégration. Ce savoir sauvage et dispersé est à l’origine de beaucoup de confusions et d’arbitraire.

Celui apporté par l’enseignant en paraît d’autant plus fade, dévitalisé, à la fois insuffisant et secondaire, sinon inutile.
Enseigner dans un cadre stable, une atmosphère de réceptivité est d’autant plus difficile aujourd’hui, que les rapports de force ont changé. Il n’est plus possible de s’abriter derrière une fonction, un statut, un titre ou même des connaissances pour s’imposer face aux enfants.
L’expression (qu’il ne faut pas confondre avec la communication) s’est depuis quelques années considérablement libérée chez les enfants, je pourrai dire s’est débondée, comme d’un tonneau dont la bonde a lâchée. Ils se disent et s’expriment sans beaucoup de contrôle, sur tout, avec plus ou moins d’excès, de maladresses. Ils s’affirment à l’emporte-pièce, remettent en cause, détournent les bribes du savoir qu’ils pensent posséder pour en faire des croyances, ils agressent les images, les lieux et les représentations du pouvoir, sélectionnent, déforment ou s’anesthésient à volonté.

Les enseignants affrontent malgré eux, un autre phénomène. Ils rencontrent dans leur pratique quotidienne, ce que j’appelle, les enfants du désir. Je pense à toute cette génération d’enfants, qui avec le développement de la contraception, ont été désirés, attendus par leurs parents. Lesquels (ou l’entourage immédiat) sont trop souvent et trop vite entrés dans les désirs de ses enfants, avec beaucoup de difficultés à dire non, à les frustrer et donc à prendre le risque d’un conflit ouvert avec eux. D’ailleurs les enfants l’expriment de façon lapidaire “ Moi je n’ai pas demandé à venir au monde, c’est toi qui m’as voulu, alors tu dois répondre à mes demandes, tu dois faire ce que je veux, tu es là pour ça !” Et ce qui me paraît plus grave, ils tentent d’imposer leur perception de la réalité à des adultes qui en doutent ! Il y a, depuis quelques années comme un retournement des valeurs. Contrairement à ce qui se passait dans les générations antérieures, aujourd’hui et de plus en plus, ce sont les enfants qui définissent les adultes.
Faut-il rappeler qu’une des grandes fonctions parentales ( aujourd’hui défaillante) c’est de répondre aux besoins des enfants et non à leurs désirs ! Encore faut-il entendre la différence entre besoin et désir !

On retrouvera cette collusion présente dans le système scolaire, dans lequel les enfants tentent avec ténacité d’imposer leur désir aux enseignants. Ainsi dans beaucoup de situations pédagogiques, circulent un pseudo libéralisme, une fausse compréhension, qui laisse croire que enfants et adultes sont sur un pied d’égalité dans la perception de leurs besoins réciproques, dans la perception d’une réalité qui doit rester différente ou encore dans la conceptualisation de leurs études.

Il serait souhaitable que les enseignants puissent se positionner plus fermement ( ce qui ne veut pas dire brutalement !)
“J’ai entendu ton désir de parler du dernier film passé hier sur la 2, c’est un beau désir, mais je ne suis pas là, pour répondre et satisfaire tes désirs ! Je suis là pour répondre à un besoin, qui même s’il n’est pas reconnu comme tel par toi, est de pouvoir mieux intégrer les règles du participe passé !”

Bien sûr, dans un premier temps, il y aura peu d’enfants pour reconnaître qu’une meilleure maîtrise de la grammaire puisse être une réponse à des besoins à venir de pouvoir mieux se situer dans la vie et affronter la communication verbale et écrite !
Mais cette distinction devrait pouvoir être au cœur de toute relation éducative.

L’absence d’une affirmation claire, d’un positionnement ferme face aux désirs des enfants, de la part des adultes, fait qu’il y a de plus en plus d’enfants dont le seuil à la frustration est incroyablement bas. Ayant été élevé, et cela quel que soit le milieu social et économique, avec des parents qui répondaient trop souvent et trop rapidement, à la plupart de leurs attentes matérielles, qui satisfaisaient trop vite leurs demandes, le moindre refus est vécu comme une agression, toute confrontation avec une réalité différente entraîne des frustrations insupportables. Toute réponse négative ou différée devient pour lui inacceptable et déclenche un passage à l’acte: verbal, physique ou émotionnel. La violence, comme une fuite en avant, pour desserrer l’étau du manque, leur parait être la réponse la plus adaptée à l’insupportable de la privation. C’est là une des origines les plus profondes de la violence actuelle à l’école et dans les familles.
Il me paraît important également de suggérer, que la fonction de l’école doit changer, ce qui supposera des ajustements ( et donc une formation, pas seulement du volontarisme ou des obligations ) chez les enseignants.
Si nous acceptons que depuis les débuts de l’école laïque et obligatoire, les matières de base de l’enseignement élémentaire étaient : ouvrir à l’expression, apprendre à lire, écrire et compter, avec en plus le développement implicite de la sociabilité par des activités groupales et une référence à la loi de la classe, incarnée par l’adulte présent, nous avons à imaginer qu’il conviendrait aujourd’hui d’ajouter: apprendre à communiquer. Il me semble que c’est le point faible de l’école d’aujourd’hui et qu’il est à l’origine de beaucoup de malentendus, de violences et d’insécurité qui caractérise l’univers scolaire des dernières décennies.

Des programmes concrets pour un apprentissage de la communication relationnelle pourraient être mis sur pieds, proposés et suivis durant tout le cursus scolaire.
Il ne suffit plus aux enseignants de tenter de mieux communiquer avec les élèves, il convient d’apporter quelque chose de plus : une méthodologie de la mise en commun.

Oui il est difficile aujourd’hui d’enseigner et cela risque de s’aggraver si on continue à traiter les problèmes de l’école en termes sociologiques, psychologiques ou économiques. Je crois profondément qu’il sera nécessaire, de mettre en place une nouvelle discipline, enseignée comme une matière à part entière: la communication relationnelle.

Jacques Salomé est l’auteur
Charte de vie relationnelle à l’école. A.Michel.
Pour ne plus vivre sur la planète taire. A. Michel.
Heureux qui communique.A. Michel
T’es toi quand tu parles. A. Michel.


Pour plus d'information nous vous proposons de visiter le site de Jacques Nimier