Du reactionnel au relationnel en matière de punitions et de sanctions

Face aux enfants, les parents et les enseignants ont de plus en plus de mal à se positionner et à communiquer.
Prisonniers bien souvent par leur vécu personnel, c'est-à-dire leur vulnérabilité, leurs contradictions, leurs peurs internes ou leurs conflits passés non résolus, ils projettent sur l'enfant, quelquefois dès la conception, les désirs inconscients et les attentes avortées de leur propre enfance. Toutes ces inscriptions qui sont restées comme autant de situations inachevées en eux et qui continuent à les habiter dans leur vie d'adulte, réactivent une souffrance, quelquefois indicible et d'une grande violence intérieure, cachée au plus profond d'eux-mêmes et qui vient les surprendre au moment où ils s'y attendent le moins !
C'est pourquoi les parents et les enseignants dépensent une énergie vitale considérable dans leur relation aux enfants et aux adolescents, avec lesquels ils se trouvent confrontés. Ils n'arrivent pas à prendre suffisamment de recul pour éviter de tomber dans des rapports de force où se perd le respect de soi et de l'autre. En dépit de tous leurs efforts, parents et enseignants se retrouvent vite en difficulté relationnelle dans la gestion du quotidien. Ils tombent dans les multiples pièges des injustices, des accusations et de la culpabilisation qui sont vécus la plupart du temps par les jeunes comme injustifiés, violents, dévalorisants et blessants. Ce sont ces fonctionnements qui "tuent" et dégradent la relation, avec le risque que cela devienne, dans la répétition, irréversible. Ce sont les aveuglements qui font le lit de la violence déclenchée par l'impuissance et le désespoir qui traverse parfois adultes et enfants.
Dans un tel contexte relationnel, comment l'adulte eut-il pu agir de façon adaptée et faire la distinction nécessaire entre punir et sanctionner ?
La punition est quelque chose que l'on inflige à l'autre ; elle implique une violence et un manque plus ou moins grand de discernement et de tolérance par rapport à la façon dont la situation a été vécue. Avec des réactions impulsives non élaborées, souvent très excessives, car elles ne correspondent pas seulement aux faits, à la réalité présente mais aussi au réveil de bien d'autres choses venant du passé. Il y a fréquemment une confusion plus ou moins massive entre passé-présent, comme s'il n'y avait plus de différenciation suffisante entre l'adulte et l'enfant et pas assez de place pour le respect de soi et donc de l'autre.

La sanction a valeur de référence à la loi et au règlement
La sanction quant à elle, a valeur de référence à la loi, au règlement… elle confronte l'enfant au principe de réalité, c'est-à-dire au fait qu'il y a toujours des conséquences aux actes ou aux paroles dont il est l'auteur et dont il lui appartient d'assumer la pleine responsabilité.
C'est pourquoi, comme éducateurs, les parents et les enseignants ont, tout au long de la période de l'enfance et de l'adolescence, un rôle extrêmement important d'accompagnement et de soutien à exercer à l'égard de l'enfant. En effet, c'est à partir de cette relation d'accompagnement que l'enfant va pouvoir ou non se permettre de grandir, c'est-à-dire de se développer non seulement sur le plan physique et intellectuel, mais surtout dans sa vie psychique. L'enfant peut progressivement acquérir son autonomie, en augmentant sa capacité de penser et en lui donnant l'occasion de nourrir son besoin de responsabilisation.
Toute cette évolution peut s'effectuer à condition que son entourage le lui permette, c'est-à-dire ne le maintienne pas dans un état de dépendance, d'emprise ou d'infantilisation lié à des rapports dominants-dominé qui ont des effets persécuteurs catastrophiques et vont donner en retour de la part de l'enfant, des réactions graves d'inhibition, de fuite ou d'agression.
Responsabiliser un enfant, c'est d'abord accepter, en tant qu'adultes, qu'il puisse être l'auteur de ses actes et de ses paroles, pour l'aider ensuite, en l'accompagnant dans cette démarche, à en assumer les conséquences. Cela nécessite d'abandonner le "faire à la place de" pour passer au "faire avec". Autrement dit, passer du réactionnel qui accuse, disqualifie, inhibe ou révolte l'enfant, au relationnel qui agrandit car il donne à l'enfant sa place de sujet et permet une relation vivante et le possible d'une mutualité et d'une plus grande réciprocité, avec un sentiment d'exister plus vivifié. En d'autres termes, il s'agit de passer avec eux d'une relation de soin à une relation vivante d'échanges et de confrontations qui laisse un espace aux erreurs, aux ajustements et aux interrogations mutuelles.
Hélas, combien de fois nos punitions sont-elles totalement réactionnelles, parce qu'engendrées par l'émotionnel ou le passionnel réveillés en nous par toutes nos peurs, nos incertitudes, notre mal-être et nous confrontent durement en réactivant douloureusement des blessures narcissiques non encore cicatrisées et mal digérées ?
Ainsi quand mon fils ou un de mes élèves, en situation d'échec répété, me confronte inlassablement et désespérément à ses mauvaises notes, malgré toutes mes interventions et mes efforts de "bonne mère" ou de "bon professeur" pour l'aider, que se passe t-il brusquement en moi pour que, tout d'un coup, je ne puisse pas m'empêcher de réagir de façon excessive et souvent inadaptée à la situation en me mettant subitement à hurler des jugements de valeur dévalorisants ou à faire des comparaisons culpabilisantes pour enfin finir par le punir de récréation ou de sortie le soir avec les copains pendant un mois !…
Chacun aura à se demander ce que cela est venu toucher si profondément en lui, ce qui le blesse si cruellement dans ses entrailles ? Qu'est-ce qui a été réveillé pour que sa souffrance soit tellement insupportable qu'il en oublie, voire même qu'il nie totalement celle de son propre enfant ? Au lieu de trouver un espace pour pouvoir entendre le sens de cet échec et en parler ensemble, chacun est renvoyé à sa propre incompréhension. L'enfant ou l'adolescent subit non seulement la punition administrée par l'adulte blessé, comme si le reflet de la réalité n'était pas une sanction suffisante, mais il va encore recevoir la violence intérieure de l'adulte, celle-ci plus incontrôlable et plus destructrice pour les deux protagonistes, car empreinte de culpabilité pour l'un, de haine et de ressentiment pour l'autre.
La punition joue essentiellement un rôle d'évacuation du trop plein de souffrance de l'adulte et annule, de ce fait, tout effet dynamisant et structurant de la sanction pour l'adulte ou l'adolescent.
Par contre, si nous nous limitons à sanctionner une transgression, un passage à l'acte, nous posons un acte qui confronte l'enfant à la réalité d'une loi, voire d'un interdit. Nous l'aidons ainsi à se définir, c'est-à-dire à assumer les conséquences de ce qu'il a dit ou fait, par rapport à la transgression qui a été la sienne. Ainsi, s'il est clairement établi qu'il est interdit de fumer à la maison pour la bonne santé familiale, ou à l'école pour des raisons de sécurité sous peine de ne pas recevoir l'argent de poche de la semaine ou d'être renvoyé de l'école 24 heures, l'adulte devra témoigner du décalage ou du règlement violenté et être garant de l'application claire de la sanction attendue psychiquement.
Ce positionnement est nécessaire et structurant pour l'enfant ou l'adolescent, car signe tangible que la loi est extérieure aux désirs, aux faiblesses ou aux mouvements dilatoires des uns ou des autres.

Dominique Boussat-Letard, psychologue au Centre médical de Paris et Jacques Salomé, Psychosociologue, sont les auteurs d'un article in "Valeurs Mutualistes" : Quelques interrogations sur les sources banales de la violence à l'école, dans la vie ou au quotidien. 

Jacques Salomé a publié 
Une vie à se dire. Editions de l'Homme. 
C'est comme ça, ne discute pas… et 
Dis papa, c'est quoi l'amour ? Albin Michel