Des concepts

Le totalitarisme émotionnel (Slavoj Zizek) et le terrorisme relationnel (Jacques Salomé)
Lettre ouverte à Frédéric Bonnaud (Emission Charivari du 01 12 2005 sur France Inter)


J’étais dans ma voiture et j’ai écouté avec beaucoup d’attention votre émission « Charivari » de ce jeudi 1er décembre 2005. J’ai pu la réécouter sur le site de France Inter.
Le ton passionné et « le français haut en couleur » de votre invité, le Slovène Slavoj Zizek, est bien sûr pour quelque chose dans l’intérêt que j’y ai trouvé, mais n’en est pas l’unique raison.
« Slavoj Zizek est un homme qui connaît aussi bien les films d’Alfred Hitchcock que les écrits de Jacques Lacan » dites-vous pour commencer. Avant d’ajouter en substance – je résume : « C’est un philosophe et il se méfie donc de la « bonne pensée » comme de la peste. Star des campus américains, c’est en France qu’il est peut-être le moins connu. Il adore le paradoxe. Sa pensée est aussi agaçante que stimulante. »
Je voudrais vous remercier de m’avoir permis de connaître cet auteur. Stimulée je l’ai été. Dans ma réflexion et dans mon audace à oser vous écrire.
L’objet de mon propos se rapporte à la comparaison faite par votre invité entre l’autorité paternelle traditionnelle et l’autorité qu’il appelle post-moderne. La grille de lecture que j’ai adoptée est largement inspirée du modèle d’intelligibilité des relations humaines de Jacques Salomé (psychosociologue).
Je retranscris tout d’abord, in extenso, l’extrait de votre émission qui m’intéresse ici.
S’agissant de l’autorité paternelle traditionnelle et de l’autorité post-moderne, Slavoj Zizek commence par donner un exemple. « Disons que c’est dimanche après-midi et vous êtes un petit enfant, une fille, et votre père veut vous convaincre qu’on va visiter une grand-mère ou vieille tante. Le père traditionnel serait comme un partisan de Pascal ou de Althusser, c’est-à-dire [qu’il dirait] : « Je m’en fous de ce que tu crois, tu dois obéir au rituel. » Le message serait : « Je m’en fous de ce que tu penses, c’est ton devoir de visiter la grand-mère et d’être gentille… bla bla… » C’est une discipline extérieure… Le père traditionnel… Ça c’est bon, parce que ça te laisse la liberté intérieure de résister. »
Qu’est-ce que va donc faire le père d’aujourd’hui ? Il va te dire : « Tu sais comment ta grand-mère t’aime, tu sais comment elle sera blessée si tu la ne visites pas, mais quand même, je veux que tu la visites seulement si tu veux le faire. » Donc ça a l’apparence d’un choix libre mais chaque enfant sait très bien… »
Vous interrompez votre invité par cette remarque : « Donc vous êtes en train de me dire qu’on est passé de l’autoritarisme au chantage affectif et que le chantage affectif est pire… »
Slavoj Zizek confirme : « Oui, le chantage affectif c’est pire. Pourquoi ? Parce que chaque enfant le sait, que cette apparence de choix est soutenue par un ordre beaucoup plus fort : le message véritable du père n’est pas seulement « tu dois visiter », mais il est : « on te dit même comment définir ce que tu veux vraiment ». Ça c’est peut-être une définition du totalitarisme émotionnel. »
Vous reformulez : « totalitarisme émotionnel !»
Ce à quoi votre invité répond : « Parce que le maître traditionnel te dit : « Tu dois obéir, je m’en fous de ce que tu penses. » Le maître moderne dit : « Je vais te dire même ton vouloir… » Vous poursuivez : « Non seulement ton devoir mais ton vouloir, ta volonté de vouloir… » Enfin, votre interlocuteur termine par cette interpellation : « Et ça, c’est beaucoup plus oppressant, non ? »
Si je m’en tiens à cet exemple, j’entends que vous employez le terme « chantage affectif » dans un sens général. Il est possible d’aller plus loin dans le repérage du procédé employé. C’est par ailleurs vite dit, que de parler de « l’apparence d’un libre choix ». Le message du père post-moderne est un message en impasse. Il comporte plusieurs niveaux de contraintes confusionnants pour l’esprit et pesants pour la conscience morale :
  • mélange des genres entre le registre des sentiments (Ta grand-mère t’aime) et celui de la relation, qui est en réalité, le principal vecteur de l’échange ici (le père est en situation d’avoir à faire une demande à sa fille et l’évocation du registre affectif ne règle rien ),
  • introduction d’une culpabilisation amenée sur un mode paradoxal.
    Avec ça, allez choisir ! D’autant plus si vous êtes un enfant en relation de dépendance affective.

Je pinaille avec des arguties de vocabulaire ? Peut-être mais pas seulement ! J’ai acquis des repères. Ils sont transmissibles. Je m’explique. Distinguons les termes « chantage » « culpabilisation » et « injonction paradoxale ».

Le mot chantage vient de « chanter ». Ce verbe a eu des expansions vers des sens figurés, notamment celui de « obtenir des aveux ». La locution « faire chanter quelqu’un » a été formée dans le sens de « extorquer de l’argent par la ruse, ou par la force, peut-être par allusion ironique aux cris de l’interrogé qu’on fait chanter et qui avoue » (Dictionnaire étymologique de la langue française) D’où le nom « chantage » qui désigne par extension,« l’action d’essayer d’obtenir quelque chose de quelqu’un, en le menaçant de faire ce qui pourrait lui être désagréable » (Le Petit Robert) « Tu vas voir si tu continues ! » « Si tu as une bonne note, je t’achète un jeu vidéo.» « Si tu n’as pas une bonne note, tu peux toujours courir pour l’argent de poche cette semaine ! » « Si tu ne récites pas tes prières, tu iras en enfer. »
Dans l’exemple de Slavoj Zizek, il s’agirait moins de chantage que de culpabilisation.

La culpabilisation
 consiste en une pression morale exercée sur quelqu’un pour l’amener à faire ou à ne pas faire ce que nous voulons qu’il fasse ou qu’il ne fasse pas. C’est une façon déguisée de lui dicter sa conduite sans le lui demander clairement, tout en s’adressant à sa bonne conscience. Souvent (trop), nous convoquons les sentiments (ils ont bon dos), pour imposer à quelqu’un notre façon de voir ou pour exiger de lui le comportement (voire, et c’est pire, les ressentis) ad hoc que nous attendons. Dans notre exemple, la phrase du père post-moderne commence par un appel à la corde sensible de l’affectif (Tu sais comment ta grand-mère t’aime). Cet énoncé comporte un sous-entendu qui amorce la pompe à culpabilité : « les sentiments que ta grand-mère a pour toi, font que tu dois lui témoigner de la reconnaissance en lui rendant visite. Si tu ne le fais pas, elle va être malheureuse et ce sera de ta faute.»
Mais cette phrase est à tiroirs, elle contient un autre message : l’énoncé d’un choix paradoxal.

Le choix paradoxal est ici un choix fondé sur une injonction qui comporte un emboîtement de deux messages, dont l‘un repose sur une contradiction logique, et l’autre sur un paradoxe (« l’ordre beaucoup plus fort » dont parle Slavoj Zizek).
  1. « Au fond, tu n’as pas vraiment le choix de ne pas rendre visite à ta grand-mère, mais en même temps, je veux que tu lui rendes visite seulement si tu veux bien y aller » Autrement dit : « Je te présente la situation comme si c’était un choix, mais au fond, tu n’as pas vraiment le choix »
  2. « Je veux que tu aies envie d’avoir envie par toi-même sans que j’aie à t’imposer quoi que ce soit. » C’est ce qu’on appelle une double contrainte, un vouloir « sur » l’autre ou un vouloir qui pèse de tout son poids « sur » le vouloir de l’autre. Alors qu’en réalité, nous n’avons aucun pouvoir en la matière : le vouloir comme le désir de quelqu’un a ses lois propres, il émane de lui et de lui seul, de son seul « vrai Self ». Nous ne pouvons pas dicter à quelqu’un ce qu’il ressent ou ne ressent pas… Pas même à nous-mêmes ! Qu’on se le dise !
En somme, le père traditionnel a au moins le mérite d’être clair. Il n’impose que ce qu’il peut imposer : un acte (que l’enfant l’accompagne chez la grand-mère, qu’il soit d’accord ou non). Quand Slavoj Zizek dit qu’il « s’en fout » de ce que l’enfant croit ou pense, il s’agit de comprendre qu’il ne se préoccupe pas de savoir si l’enfant veut ou ne veut pas, puisque de toute façon, il n’a pas d’influence, en tant que père, sur le vouloir de ce dernier.
Dans l’exemple du père post-moderne, nous avons à faire à une injonction de conformité paradoxale en bonne et due forme, telle qu’elle est bien connue des spécialistes. C’est un message très troublant, dérangeant et oppressant en effet. Il est comme une peau de banane qui traîne à la surface de l’échange : insidieux et pernicieux, il produit des effets pathogènes qui finissent par rendre littéralement fou (« L’effort pour rendre l’autre fou » Harold Searles). La forme paradigmatique de ce type de message est le fameux « Sois spontané ! » auquel il n’est pas possible de répondre. Car, de deux choses l’une : soit je suis spontanée (et je ne le suis pas parce que je réponds à une sollicitation mais parce que je le suis) soit, je réponds à une injonction et je perds contact avec ma propre source de spontanéité (processus de clivage très appauvrissant pour la vie intérieure et la créativité).
Quand on regarde les choses d’un peu plus près, l’expression « totalitarisme émotionnel » n’a rien d’un euphémisme. Nous ne sommes pas très loin d’une formulation évocatrice chère à Jacques Salomé (« Pour ne plus vivre sur la planète TAIRE ») qui parle, lui, de « terrorisme relationnel ». Changeons juste de décor et passons dans la pièce à côté : de la relation père-fille de notre exemple, à la relation de couple.
Elle : « Si tu m’aimes, tu ne dois pas seulement penser à m’acheter des fleurs pour mon anniversaire, mais tu dois surtout avoir envie d’avoir envie de m’acheter des fleurs. »
Lui : « Tu dois avoir envie d’avoir envie de faire l’amour. »
Bien sûr, ni Elle ni Lui ne formule son attente aussi lucidement, mais les bouderies de l’une et les reproches de l’autre, sont pourtant la preuve par neuf, des exigences qu’ils s’adressent mutuellement ( ils les considèrent d’ailleurs, comme, on ne peut plus légitimes, au nom de ce qu’ils appellent « leur amour » avec ou sans grand A, c’est au choix). Les frustrations s’empilent les unes sur les autres chez chacun d’eux, le ressentiment pousse comme un champignon vénéneux après la pluie, le sale jeu des représailles s’enclenche, au risque de dégénérer un jour ou l’autre, dans un de ces éclats de vaisselle et de violence, qu’on appelle plus communément une scène de ménage.
Le « terrorisme relationnel » sévit dans nos vies quotidiennes et produit ses ravages à bas bruit, dans la plus stricte intimité. Il ne fait pas beaucoup parler de lui dans le Landernau médiatique. Il faut dire qu’il n’est pas très marrant à fréquenter – il suppose que nous prenions conscience que le ver est dans le fruit de notre propre façon de voir et de communiquer –. Mais il mérite pourtant d’être mieux connu, si nous voulons être plus respectueux les uns envers les autres et pouvoir, en tant qu’adultes ou parents, exercer une autorité de bon aloi (André Carel psychanalyste) en permettant à nos enfants de devenir « auteurs de leurs décisions » tout en se confrontant à des limites (autorité vient du latin auctor comme aime à nous le rappeler Jacques Salomé).
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